TICCIH est le comité international pour la conservation du patrimoine
industriel et le conseiller pour ICOMOS dans ce domaine. Cette charte
élaborée par TICCIH sera présentée à ICOMOS pour ratification et pour
approbation définitive par l'UNESCO.
Préambule
Les périodes les plus anciennes de l'histoire humaine sont connues par
des vestiges archéologiques témoignant des changements fondamentaux
concernant les procédés de fabrication des objets de la vie quotidienne.
L'importance de la conservation et de l'étude des preuves de ces changements
est universellement acceptée.
Développées à partir du Moyen Âge en Europe, des innovations dans
l'utilisation de l'énergie ainsi que dans le commerce ont conduit vers la
fin du XVIIIe siècle, à des changements aussi fondamentaux que ceux ayant eu
lieu entre le Néolithique et l'Âge du Bronze. Ces changements ont généré des
évolutions sociales, techniques et économiques des conditions de production,
suffisamment rapides et profondes, pour que l'on parle de Révolution. La
Révolution industrielle a été le commencement d'un phénomène historique qui
se poursuit de nos jours et qui a profondément marqué une grande partie de
l'humanité, ainsi que toutes les autres formes de vie sur notre planète.
Les traces matérielles de ces profonds changements sont de valeur humaine
universelle et l'importance de leur étude et de leur conservation doit être
reconnue.
Les délégués réunis en Russie lors du Congrès 2OO3 du TICCIH souhaitent
donc affirmer que les bâtiments et les structures construits pour des
activités industrielles, les processus et les outils utilisés, les villes et
les paysages dans lesquels ils sont situés ainsi que toutes leurs autres
manifestations, tangibles et intangibles, sont d'une importance fondamentale.
Ils devraient être étudiés, leur histoire devrait être enseignée, leur sens
et leur signification devraient être explorés et clarifiés pour tous. Les
exemples les plus caractéristiques devraient être identifiés, protégés et
conservés, en accord avec l'esprit de la Charte de Venise
[1], au service et au profit du présent et de l'avenir .
1. Définition du patrimoine industriel
Le patrimoine industriel comprend les vestiges
de la culture industrielle qui sont de valeur historique, sociale,
architecturale ou scientifique. Ces vestiges englobent : des bâtiments et
des machines, des ateliers, des moulins et des usines, des mines et des
sites de traitement et de raffinage, des entrepôts et des magasins, des
centres de production, de transmission et d'utilisation de l'énergie, des
structures et infrastructures de transport aussi bien que des lieux utilisés
pour des activités sociales en rapport avec l'industrie (habitations, lieux
de culte ou d'éducation).
L'archéologie industrielle est une méthode
interdisciplinaire qui étudie toutes les preuves, matérielles et
immatérielles, les documents, les artefacts, la stratigraphie et les
structures, les implantations humaines et les paysages naturels et urbains
créés pour ou par des processus industriels.
[2] Elle se sert des méthodes les mieux appropriées pour accroître la
compréhension du passé et du présent industriel.
La période historique la plus intéressante pour
cette étude s'étend des débuts de la Révolution industrielle, c'est-à-dire
de la deuxième moitié du XVIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui, sans négliger
ses racines pré et proto-industrielles. De plus elle s'appuie sur l'étude
des techniques et des savoirs faire.
2. Valeurs du patrimoine industriel
I. Le patrimoine industriel est le témoignage des activités qui ont eu et
qui ont encore des conséquences historiques profondes. Les raisons de
protéger le patrimoine industriel sont fondées sur la valeur universelle de
cette trace plutôt que sur la singularité de sites exceptionnels.
II. Le patrimoine industriel revêt une valeur sociale faisant revivre des
vies d'hommes et de femmes ordinaires et en leur donnant un sens identitaire
important. Dans l'histoire de l'industrie, de l'ingénierie, de la
construction, il a une valeur scientifique et technique. Il peut aussi avoir
une valeur esthétique pour la qualité de son architecture, de son design ou
de sa conception.
III. Ces valeurs sont intrinsèques au site lui-même, à ses structures, à
ses composants, à ses machines, à son paysage industriel, à sa documentation
et aux souvenirs intangibles de la mémoire des hommes et de leurs coutumes.
IV. La rareté, en termes de survivance de savoir faire particuliers, de
typologie des sites ou de paysages, ajoute une valeur particulière et
devrait être soigneusement évaluée. Les exemples les plus anciens ou
pionniers ont une valeur spéciale.
3. Importance de l'identification, de l'inventaire et de la
recherche.
I. Toutes les collectivités territoriales devraient identifier,
inventorier et protéger les vestiges industriels qu'ils veulent préserver
pour les générations futures.
II. Des relevés de terrain et l'élaboration de typologies industrielles
devraient permettre de connaître l'ampleur du patrimoine industriel. En
utilisant ces informations, des inventaires de tous les sites identifiés
devraient être réalisés. Ils devraient être conçus pour être d'accès facile
et libre pour le public. L'informatisation et l'accès en ligne sur Internet
sont des objectifs majeurs.
III. L'inventaire est une partie fondamentale de l'étude du patrimoine
industriel. L'inventaire complet des caractéristiques physiques et
environnementales d'un site devrait être réalisé et conservé dans des
archives publiques, avant toute intervention. De nombreuses informations
peuvent être obtenues si l'inventaire est effectué avant la fin d'un
processus ou la fermeture d'un site. Les inventaires devraient inclure des
descriptions, des dessins, des photographies, et un film vidéo de l'usine en
fonctionnement, avec les références des sources documentaires existantes.
Les enquêtes orales sont une source unique et irremplaçable. Elles devraient
aussi être enregistrées et conservées.
IV. La recherche archéologique sur les sites industriels anciens est une
technique fondamentale pour leur étude. Elle devrait être portée au même
niveau de rigueur que lorsqu'elle s'applique autres périodes historiques.
V. Des programmes de recherche historique sont nécessaires pour soutenir
les politiques de protection du patrimoine industriel. A cause de
l'interdépendance de nombreuses activités industrielles, des études
internationales peuvent aider à identifier des sites et des types de sites
d'importance mondiale.
VI. Les critères d'évaluation de la qualité des bâtiments industriels
devraient être définis et publiés afin que le public puisse avoir
connaissance de normes rationnelles et cohérentes. Sur la base d'une
recherche appropriée, ces critères devraient être utilisés pour identifier
les paysages, les établissements, les sites, les types d'implantation , les
bâtiments, les structures, les machines et les processus subsistants les
plus importants.
VII. Ces sites et structures identifiés comme importants devraient être
protégés par des mesures légales suffisamment fortes pour assurer leur
conservation. La Liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO devrait donner une
légitime reconnaissance à l'impact considérable que l'industrialisation a eu
sur la culture humaine.
VIII. La valeur des sites significatifs devrait être définie et des
directives pour de futures interventions devraient être imposées. Les
mesures légales, administratives et financières, qui sont nécessaires pour
conserver leur authenticité devraient être mises en place.
IX. Les sites menacés devraient être identifiés de telle sorte que des
mesures appropriées puissent être prises pour réduire ce risque et faciliter
les projets de restauration et de réutilisation.
X. La coopération internationale est une approche particulièrement
favorable à la conservation du patrimoine industriel au moyen d'initiatives
coordonnées et de ressources partagées. Des critères devraient être élaborés
pour mettre en commun des inventaires et des banques de données
internationaux.
4. Protection légale
I. Le patrimoine industriel devrait être considéré comme une partie
intégrante du patrimoine culturel en général. Néanmoins, sa protection
légale devrait prendre en compte sa nature spécifique. Elle devrait être
capable de protéger les usines et leurs machines, leurs éléments souterrains
et leurs structures au sol, les ensembles de bâtiments, ainsi que les
paysages industriels. Les zones de déchets industriels et les friches
devraient être protégés pour leur potentiel archéologique et pour leur
valeur écologique.
II. Les programmes pour la conservation du patrimoine industriel
devraient être intégrés dans les politiques économiques de développement et
dans la planification régionale et nationale.
III. Les sites majeurs devraient être complètement protégés et aucune
intervention, compromettant leur intégrité historique ou l'authenticité de
leur construction, ne devrait être autorisée. L'adaptation et la
réutilisation peuvent être une façon appropriée et rentable d'assurer la
survivance de bâtiments industriels et elle devrait être encouragée par des
contrôles légaux adaptés, des conseils techniques, une fiscalité incitative
et des subventions.
IV. Les communautés industrielles qui sont menacées par un rapide
changement structurel devraient être soutenues par les autorités locales et
gouvernementales. Les éventuelles menaces envers le patrimoine industriel
provenant de tels changements devraient être anticipées et des plans
devraient être préparés pour éviter le recours aux mesures d'urgence.
V. Des procédures devraient être établies pour répondre rapidement aux
fermetures de sites industriels importants, pour empêcher le déplacement ou
la destruction de leurs éléments significatifs. Le cas échéant, les
autorités compétentes devraient avoir des pouvoirs légaux pour intervenir
afin de protéger ces sites.
VI. Les gouvernements devraient posséder des organismes de consultation
spécialisés pouvant donner des conseils indépendants sur les questions
relatives à la protection et la conservation du patrimoine industriel, et
leur avis devrait être sollicité dans tous les cas importants.
VII. Tous les efforts devraient être faits pour assurer la consultation
et la participation des communautés locales à la protection et la
conservation de leur patrimoine industriel.
VIII. Les associations et les sociétés de bénévoles jouent un rôle
important en identifiant les sites, en favorisant la participation du public
à leur conservation et en diffusant l'information et la recherche; ils sont
des acteurs indispensables.
5. Maintenance et conservation
I. La conservation du patrimoine industriel dépend de la préservation de
l'intégrité fonctionnelle du site, et les interventions sur un site
industriel devraient viser à maintenir cette intégrité autant que possible.
La valeur et l'authenticité d'un site industriel peuvent être fortement
réduites si les machines sont retirées ou si des éléments secondaires
faisant partie de l'ensemble sont détruits.
II. La conservation des sites industriels requiert une connaissance
approfondie du ou des buts pour lesquels ils ont été créés et des différents
processus industriels qui ont pu s'y développer. Ceux-ci peuvent avoir
changé avec le temps, mais toutes les anciennes utilisations devraient être
examinées et évaluées.
III. On devrait toujours donner la priorité à la conservation in
situ. Le démantèlement et le replacement (transfert ?) d'un bâtiment ou
d'une structure ne sont acceptables que lorsque la destruction du site est
exigée pour des besoins économiques ou sociaux impératifs.
IV. L'adaptation d'un site industriel à un nouvel usage pour en assurer
la conservation est en général acceptable sauf le cas de sites ayant une
importance historique particulière. Les nouvelles utilisations devraient
respecter le matériel spécifique et les schémas originaux de circulation et
de production en étant autant que possible compatibles avec l'usage
antérieur. L'aménagement d'un lieu évoquant l'ancienne activité est
recommandé.
V. Continuer à adapter et à utiliser des bâtiments industriels évite des
pertes d'énergie et contribue à pérenniser le développement économique. Le
patrimoine industriel peut jouer un rôle important dans la régénération de
régions sinistrées ou en déclin. La continuité que le réemploi implique peut
fournir un équilibre psychologique aux communautés confrontées à la perte
soudaine d'emplois durables.
VI. Les interventions sur les sites devraient être réversibles et avoir
un minimum d'impact. Tous les changements inévitables et les suppressions
d'éléments significatifs devraient être inventoriés, enregistrés et stockés
en lieu sûr. De nombreux processus industriels confèrent un cachet
spécifique qui imprègne le site et lui donne tout son intérêt.
VII. La reconstruction ou le retour à un état antérieurement connu
devrait être considéré comme une intervention exceptionnelle qui n'est
appropriée que si elle renforce l'intégrité de l'ensemble du site, ou si
elle est envisagée dans le cas de la destruction d'un site majeur par acte
de violence.
VIII. Les savoir-faire impliqués dans de nombreux processus industriels,
anciens ou obsolètes, sont des sources d'importance capitale dont la perte
peut être irremplaçable. Elles doivent être soigneusement enregistrées et
transmises aux jeunes générations.
6. Education et formation
I. Une formation professionnelle spécialisée traitant des aspects
méthodologiques, théoriques et historiques du patrimoine industriel devrait
être créée dans les instituts de technologie et les universités.
II. Un matériel pédagogique spécifique concernant le passé industriel et
sa transmission devrait être élaboré pour les élèves des niveaux primaire et
secondaire.
7. Présentation et interprétation
I. L'intérêt et l'attachement du public pour le patrimoine industriel et
l'appréciation de sa valeur sont les plus sûrs moyens d'assurer sa
conservation. Les autorités publiques devraient activement expliquer le sens
et la valeur des sites industriels à travers des publications, des
expositions, des émissions télévisées, Internet et les autres médias. Elles
devraient fournir des accès permanents aux sites importants et promouvoir le
tourisme dans les régions industrielles.
II. Les musées industriels et techniques spécialisés ainsi que les sites
industriels préservés sont des moyens importants de protection et
d'interprétation du patrimoine industriel.
III. Les « routes » régionales et internationales du patrimoine
industriel peuvent promouvoir l'étude des transferts de technologies et
entraîner un afflux du public intéressé par une nouvelle approche du
patrimoine industriel.
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[1] La Charte devrait admettre des chartes importantes préalables comme
celle de Venise (1964) et de Burra (1994) ainsi que la Recommandation R(90)
20 du Conseil de l'Europe.
[2] Pour faciliter la compréhension, le mot « sites » sera utilisé pour
parler de paysages, installations, bâtiments, structures et machines à moins
que ces termes ne soient utilisés d'une manière plus spécifique.